Rendez-vous avec l’artiste

Composer, improviser et faciliter en musique de création est un travail d’auteur. Face au doute et à la fatigue, écrire en mots me permet de retrouver énergie, envie et plaisir. Pratiqué collectivement, sans objectif de production, par le partage et la lecture à voix haute, ce geste premier d’écriture me permet de retrouver de la légèreté. Et puis, en quittant la solitude de mon atelier de compositeur, je renoue avec le sentiment poétique de l’existence. Voici une trace de cette expérience intime et ressourçante. POL

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec l’artiste. Cela fait des mois qu’on ne s’est pas retrouvés.

Cyanotype artistique de couleur indigo et au motif floral
Credit : Lisa from Pexels

J’ai très peu dormi cette nuit. C’est souvent comme cela la veille d’un rendez-vous très attendu. L’excitation des retrouvailles, certainement. J’ai même préparé mon sac à 3 heures du matin pour être sûr de ne rien oublier.

Je me suis douché, rasé de près, coiffé soigneusement avec mon gel de supermarché, puis j’ai pulvérisé du parfum sur ma chemise. Oh, rien de très sophistiqué : une chemise en velours bleu, indigo.
Je connais sa préférence pour cette couleur, cela l’inspire.

Il est à peine 7 heures du matin et un temps estival est annoncé pour la journée.
Je crève déjà de chaud sous ma chemise en velours.
Je me ravise pour une chemise en lin bleu délavé, froissée.

Je descends sans bruit pour ne pas réveiller ma compagne et mon fils.
Inutile de déjeuner, j’ai l’estomac encore noué.

Je vérifie une dernière fois mon sac, me chausse, enfile un blouson léger et quitte la maison en fermant la porte à double tour. Il fait encore nuit. La température est douce, il n’y a pas de circulation. Les oiseaux font festival, et la joie pave mon chemin en direction de l’arrêt du Busway. Les arbres sont gonflés de fleurs, en parade nuptiale, opulente et excessive. L’odeur des glycines est tellement capiteuse qu’elle me fait tourner la tête sur le trottoir. La journée s’annonce belle, un parfum d’enchantement embaume de toute part.
Peut-être est-ce cela, cette fameuse « transparence du matin » ?

Ça me fait penser que la dernière fois que j’ai eu un rendez-vous avec l’artiste, il m’avait mis un bouquin de philo sous le pif : Vivre enfin de François Jullien. J’avais lu la quatrième de couverture… ça avait l’air coton, un truc pour intellos, quoi. En ouvrant une page au hasard, puis en posant mon regard n’importe où sur une phrase, j’étais tombé sur le concept de « transparence du matin ». Je m’en souviens encore : « La transparence du matin s’atteint sans doute plus près de la mort, et peut-être dans l’indifférence de la mort »*.

Pas très réjouissant tout de même !? Quand tu rencontres le sentiment poétique de l’existence aux aurores, fais gaffe si la faucheuse est pas planquée au coin de la rue ! Sur le moment, j’avais pouffé, entre rire et surprise. Encore un truc à « se prendre les pieds dans les fleurs du tapis »** comme disent, avec poésie, nos cousins québécois. Puis, à l’étouffée, cette pensée m’avait fait trébucher, doucement, en profondeur.

Je suis à quelque mètres de l’arrêt de bus. J’accélère le pas. Il pointe déjà sur l’avenue, à moins d’une minute. Un train m’attend, ou plutôt, je ne veux pas le louper et encore moins manquer mon rendez-vous avec l’artiste.

Avec l’artiste, nous nous sommes retrouvés plusieurs fois dans le train. J’en étais même venu à me demander si ce n’était pas là qu’il résidait, entre deux destinations, là où le temps se courbe et l’espace se fait « écart ». Mais je ne le voyais pas à chaque fois que je prenais le train.

Une fois, je l’ai surpris en première classe. Il était assis devant une très belle femme en train de lire un roman, chacun sur son siège, face à face, séparés par la tablette pliante qui claque parfois sur les doigts des enfants. On aurait dit qu’ils étaient seuls dans le wagon. Il était saisi par le charme de cette femme, subjugué. Secrètement, il écrivait un poème, faisant des allers-retours du regard, comme le ferait un peintre devant son modèle. Deux heures plus tard, alors qu’ils ne s’étaient dit aucun mot, il lui avait offert son poème, lui révélant son méfait d’auteur voyeur. Il avait l’air heureux, ému aux larmes, et elle aussi. Je pense qu’elle se savait observée. Elle s’était laissée croquer. Le poème était intitulé INDIGO.

Rien dans le train entre Nantes et Saint-Nazaire. L’artiste n’est pas en vue. Cela m’inquiète. Une bouffée d’angoisse me saisit. Si cela se trouve il est mort ? Dans la transparence de ce matin ?

Avec l’artiste on se dit tout. On se raconte absolument tout : nos tracas, nos rêves, nos fantasmes les plus fous, sans retenue aucune. Il connaît tout de mon intimité.

Un jour, il m’a offert une cadeau. Cela tenait dans une toute petite enveloppe, bleue, indigo, à peine plus large que la paume de ma main.

À l’encre bleue, sur papier tissé de coton blanc, il était calligraphié à la main : « Est-ce que tu as encore de l’in-vécu à vivre ? »*. Au dos, il était écrit : « Si la réponse est non, savoure la transparence du matin. Si la réponse est oui, sois le bienvenu dans ta seconde vie. ».

(*) Emprunté à l’ouvrage de François Jullien
(**) Au Québec, où je ne suis pas encore allé, l’expression authentique est « s’enfarger dans les fleurs du tapis »

Cet texte a été écrit le 7 avril 2026 dans le cadre de l’atelier « Écrire dans la ville » animé par l’écrivain Joël Kérouanton sur le site de l’espace créatif, innovant et culturel « Le Garage » à Saint-Nazaire. Je remercie très chaleureusement Joël ainsi que les personnes participantes à cet atelier.

Je remercie aussi les personnes autrices suivantes pour l’inspiration que leur ouvrage m’a offerte :
– Julia Cameron – Cahier d’artiste : pour libérer sa créativité. Éditions J’ai lu, 2025.
– Marianne Chaillan – Écrire sa vie. Éditions de L’Observatoire, 2026.
– François Jullien – Vivre enfin. PLON Éditions, 2025.

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